13 août 2022
Le dilemme de Parménide (1).

L’opportunisme va se nicher chez des gens aux antipodes d’une situation où il est utile de se montrer complaisant, ne serait-ce que pour sauver sa peau, comme une comtesse sur l’échafaud qui se confond en regrets de ne pas s’allonger assez rapidement sur la planche où le bourreau va lui trancher le cou. Ce n’est quand même pas de cette manière qu’elle va fléchir la volonté de Sanson et surseoir à son exécution.
L’âme basse roulée dans la casquette que l’on tient à la main est quasiment prête pour des opportunités dérisoires, comme présenter des excuses parce qu’on est toujours à traîner pour ramasser ses affaires dans le bureau d’où l’on vient d’être licencié.
Le spectacle public des questions à une personnalité révèle des fonds de salle qu’il est inutile d’interroger tant l’émotion est grande à s’exprimer devant le monde, tandis que l’éclatante notoriété attend sur l’estrade, un sourire amusé au coin des lèvres, flattée dans le fond d’être l’objet d’une pareille attention, qu’elle prend pour de la ferveur, alors qu’elle n’est que l’expression d’une appréciation peu flatteuse de soi.
Dès que l’élève sait lire et réfléchir à ce qu’il lit, on devrait en préface à chaque lecture inscrire la phrase qui conclut "Les Mots" de Jean-Paul Sartre "Si je range l'impossible salut au magasin des accessoires, que reste-t-il ? Tout un homme (2), fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui".
C’est la plus belle affirmation quasiment mystique contre l'élitisme et pour l'égalité, qui aide à lutter contre tout complexe à la fois d'infériorité et de supériorité.
La supériorité concerne très peu les gens, c’est de l’infériorité dont il est question dans une démocratie malade de ses différences. Comme s’il était évident de présenter des excuses parce qu’on est encore en vie et que vieux ou chômeur, ouvrier ou employé, on encombre un espace d’une existence qu’on vous dit tous les jours inutile à partir du moment où elle ne sert plus aux intérêts supérieurs, intérêts dont vous ne savez rien !

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Parfois la vulgarité souvent dérangeante est un bon remède à une thérapie s’attaquant à l’infériorité ressentie par tant de gens : l’élite est, elle aussi, le matin au saut du lit sur le vase poussant de ses sphincters tendus puis relâchés le compost intestinal. Et si vous voulez présenter la chose autrement en pensant aux personnes de pouvoir, faites à votre aise. Vous êtes dans le vrai !
Oui, même le roi, la reine, Charles et Georges Louis, tous les matins… pour ce qui est de le prendre de haut, ils commencent tous par le prendre de bas !
Ce que postulait Sartre, c’est qu’il n’y a aucune différence d’essence entre les individus, que les structures fondamentales de la conscience sont universelles, qu’au fond il n’y a que la liberté, une liberté totale et inconditionnelle à laquelle tout homme est « condamné ». Tout homme vaut un autre. Ainsi, chaque création humaine, chaque destin particulier est parfaitement intelligible : je peux comprendre les œuvres de Flaubert ou de Saint-Simon aussi clairement que si je les avais produites moi-même, puisqu’il n’y a aucune différence entre ces auteurs et moi. Si je ne le peux pas, il y a quelque chose dans mon éducation qui n’a pas fonctionné parce que l’élite ne le voulait pas.
Toute supériorité sociale ou honorifique relève de l’imposture.
Justement l’évolution des mentalités de cette société est inquiétante, le culte de l’apparence, de l’argent et de la réussite qui s’étale sans complexe sur nos écrans et dans nos rues, ne serait-il pas temps que les gens avalassent leurs complexes et se mettent à battre le tambour de la révolte dans les rues ?
Les hiérarchies, les classes sociales, les salaires, les retraites, jusqu’aux infimes pécules accordés aux marginaux et à ceux qui n’ont pas eu de chance, tout est déterminé pour honorer et baigner dans l’aisance une certaine frange de l’humanité dont les privilèges sont à la base de toutes les exactions et les injustices de cette société coupable de faire des différences parmi ses enfants.
A la hache s’il le faut, mais cette société doit périr, malade de son organisation au point d’en avoir transmis l’infection à la planète entière.
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1.Cette citation de Parménide, "L'être est, le non-être n'est pas...", à première vue, on enfonce une porte ouverte. Pourtant, ces mots sont beaucoup plus riches de sens qu’il n’y parait.
Dire que “l’être est” suppose non seulement qu’il est, mais qu’il demeure. Et que ce qui n’est pas, reste à jamais du non-être. Rien n’est changeant dans le monde, tout est éternel. C’est une apologie de la vie éternelle, plus encore de l’être éternel. Négation de la naissance et de la mort. C’est encore l’unicité de l’humanité en un destin commun à tous qui suggère l’indifférence plutôt que la différence, thème jamais traité par la philosophie depuis un vers célèbre de Parménide reproduit ici.
2. Il a toujours été convenu que le mot « homme » est un générique entendant l’humanité tout entière. mettant sur le même pied d’égalité les « femmes, les hommes et les « transgenres ». Depuis le wokisme, il est toujours bon de sortir de l’ambigüité d’une forme ancienne de désignation globale ; on est si vite soupçonné de tout… De là à se demander pourquoi le wokisme ne considère pas le genre d’inégalité sociale qui règne en maître dans les démocraties occidentales, comme faisant partie de son combat au même titre que l’inégalité des genres ; mais pardi, parce que c’est blanc bonnet et bonnet blanc avec les classes dominantes !

12 août 2022
USA - Chine : 724 milliardaires contre 698

Challenge publie les noms des milliardaires français. C’est un dénommé Arnault Bernard qui a le pompon. Avant de s’aplatir devant lui pour entrer dans sa société, les croyants du culte libéral ont regardé outre Atlantique, par réflexe et conviction, quelquefois qu’il y aurait un super crack !
Rassurons l’avenue de la Toison d’Or, l’idole suprême du monde libéral des belles réussites est toujours bien américaine. Certes, les Chinois ne sont pas mal non plus en grosses pointures. C’est même à se demander si le système communiste chinois n’est pas plus balaise dans l’art de cultiver les picaillons que le prêchi-prêcha humano-démocratique-capitaliste.
Attention, quand il est question de flouze, seul le résultat compte et si des fois chez les Cocos de Pékin, la course aux gros sous est meilleure, nos milliardaires occidentaux sont bien capables de nous convertir au quincailler Xsi « faucilles et marteaux en tous genres » !
Donc, le champion hors catégorie est amerloque, Jeff Bezos toujours l’homme le plus riche au monde.
De ce qu’on peut voir de l’élite suprême, les milliardaires ne connaissent pas la crise. Ils ont vu leur fortune augmenter en 2020, au Covid et en 2022 à la guerre de Poutine à l’Ukraine. Tout leur va, ils profitent de tout ! Plus la crise est forte, plus il pètent le feu ! Pas de blé dans les silos ? Ils triplent leur prix des stocks cachés. Les pompes à essence glougloutent la super à 2 € 20, les royalties au litre tombent secs dans les caves blindées de leurs banques.
Vous pensez… ça attire, des soliveaux pareils ! 493 nouveaux milliardaires ont fait leur entrée dans le classement mondial. Réussite 100 % des examens : 210 proviennent du continent asiatique, à savoir de Chine et Hong Kong. Ils sont forts les cocos, démocrates et droits de l’homme à fond !
Jeff Bezos est number one pour la quatrième année consécutive, avec une valeur de 143 milliards d’euros, tandis qu’Elon Musk s’est hissé au deuxième rang avec 125 milliards d’euros.
Les États-Unis comptent le plus de milliardaires, 724, que la Chine 698. Dans moins de deux ans, ils vont se faire doubler. Les Jaunes sont meilleurs !
Certains des gros du club des bords de l’Hudson ont débuté avec une mauvaise clé à molètes dans des garages, la plupart sont partis de l’oseille de papa pour s’établir grossistes. De toute façon les innovants n’innovent plus presque tout de suite. Le temps d’épater la galerie et de ramasser la mise, on ne les voit plus qu’en Floride ou en Suisse, les besogneux travaillent pour eux. Pour tuer le temps, ils divorcent, vont dans l’espace ou croquent les pommes des ordinateurs.

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Comment les riches le deviennent ? Ils s’enrichissent parce qu’ils ont reçu une « éducation financière ». Ils ont tout appris sur l’argent ; d’où il sort, comment le gérer et comment et où l’investir pour le faire fructifier. Et cela a beaucoup à voir avec l’immobilier. Partout dans le monde, les riches investissent dans des actifs comme l’immobilier. Mais ce n’est pas tout. Ils s’enrichissent aussi grâce à la bourse, au business Internet et classique. C’est ça le chemin de l’indépendance financière, le tout saupoudré de chance. Sans l’idée au bon moment, le placement machiavélique à du dix contre un et qui percute le paquet, ils seraient quelques-uns à glander dans la rue dans l’espoir d’un coup, une vieille imprudente qui déambule sac ouvert, un aveugle dont le portefeuille dépasse du veston, enfin tout ce qu’un débutant doit savoir en cas de scoumoune, pour rebondir !
L’exemple du milliardaire devenu subitement sénile, Trump en est le parfait portrait. Il ignorait qu’un président des States est obligé de donner sa déclaration d’impôt des deux années précédant son mandat aux autorités de contrôle. Escroc dans l’âme, il a sans doute falsifiés, tordus, trafiqués les chiffres. On devine qu’il n’est pas chaud pour fournir aux Démocrates de quoi le faire pendre. Autre génie descendu aux enfers sous le pseudo de Bill-la-poisse, c’est Gates. Son divorce coupe en deux son grisbi. On ne se méfie pas assez des contrats à deux balles des débuts difficiles. Celui-ci va lui coûter au moins 50 milliards !
C’est que le démon de midi fait des ravages chez ces charmeurs de Wall Street !
Il paraît que 80% des riches sont sortis de la pauvreté ou de la classe moyenne. C’est une raison qui les fait détester les pauvres, la famille qui n’a pas réussi et le chauffeur qui se fait connaître au patron, pour l’avoir connu, dans le temps, quand il débouchait les pots d’aisance ensemble, dans les chiottes d’un troquet du Bronx. Toute cette chienlit peut aller se faire mettre. La cousine dans le besoin trouvera porte close et le chauffeur, ami d’enfance, sera mis à la porte juste après l’évocation des souvenirs.
Avenue de la Toison d’Or, d’aucuns veulent percer le secret des milliardaires afin de l’être à leur tour.
Comment sont-ils devenus riches, interroge quelqu’un de très connu, mais pas encore milliardaire, à la haute direction du parti ? Quels secrets possèdent-ils, ces riches ? Que savent-ils que les autres ne savent pas ?
Les riches sont des nez, comme les spécialistes des parfums. Ils sentent l’argent de loin. Ils se trompent rarement sur l’épaisseur des liasses. Ils ont une statuette de l’empereur Vespasien sur leur bureau. Ils lui doivent tout. C’est en partant de son exemple qu’ils ont inventé la merde inodore.

11 août 2022
Pour une réduction du temps de travail.

D’un côté les tenants du travailler plus (le retour à la semaine de 40 heures et la retraite à septante ans), opinion libérale très répandue, et de l’autre côté, réduction du temps de travail, avec pension à 60 ans, opinion plutôt écologiste de gauche.
Deux écoles qui ne sont pas prêtes à s’entendre. La première n’en démord pas, il faut de plus en plus produire pour faire tourner l’économie. La seconde, documents à l’appui, explique qu’il faut réduire les émissions de gaz à effet de serre d’au moins 40 % par rapport à 1990 d’ici à 2030, dans le respect de la justice sociale.
Des climatologues et des scientifiques suggèrent une réduction du temps de travail à vingt-huit heures semaine.
Les libéraux hurlent au scandale. Il s’agit pour eux de ne pas casser le moteur de leur système économique qui pousse à la performance individuelle et fait de chaque travailleur un champion de la compétition. Sans ce match perpétuel de l’un contre tout le monde, la productivité s’effondrerait pour les libéraux. La compétition n’est pas compatible avec l’union des travailleurs, donc est bonne pour le patronat.
Ne sont pas pris en compte les dangers nouveaux pour la planète que les excès du productivisme secrètent depuis un siècle. L’avenir ne compte pas. Seul le rendement présent est comptabilisé. En bref, la démocratie libérale qui nous pousse avec l’Europe au néolibéralisme, accélère la dégradation et l’appauvrissement de la planète.
Ils nous la baillent belle ! Cyniques et culottés, ils iront jusqu’au bout du concept productiviste, crédo de l’Europe libérale.
La question mérite une réflexion sérieuse. Un lien étroit existe entre notre temps de travail et notre empreinte écologique. En 2007, deux économistes américains établissaient que, si les États-Unis passaient aux 35 heures, ils économiseraient 18 % de leur consommation d’énergie. Des travaux suédois récents montrent qu’une réduction du temps de travail de 1 % conduit à une baisse de 0,80 % des émissions de gaz à effet de serre.
Ceux qui travaillent le moins et qui ont les revenus les plus modestes ont une plus faible empreinte carbone. Cela signifie-t-il qu’il faille un appauvrissement global ? « Si la population dispose de plus de temps, l’intensité environnementale de sa consommation sera plus faible. En produisant moins en échange, on augmente le temps libre, on recrée du bien-être autrement » (Univ. De Lille)
Il faudra bien qu’un jour les tenants du néolibéralisme admettent qu’un lien étroit existe entre le chaos climatique qui n’est qu’à ses débuts et la production de biens et de services, avec la consommation d’énergie qu’elle implique. Le remplacement des énergies d’origine fossile par notamment les batteries électriques ne réduiront pas suffisamment l’impact des économies industrielles sur l’environnement, et le découplage entre la croissance économique et les émissions de gaz à effet de serre reste de l’ordre du mythe. Le lien entre la croissance du bien-être et celle de la production n’est plus de mise. Il faut revoir d’urgence l’adage « produire plus rend plus heureux ».
Une société de postcroissance, dans laquelle les indicateurs ne seraient plus liés au volume de production, mais aux besoins sociaux satisfaits auraient dû faire l’objet d’une étude à l’Europe depuis longtemps. Comment voulez-vous avec Charles Michel, qu’on ait une autre vision que commerciale ?

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« Adopter d’autres indicateurs réencastrant la production dans des limites notamment environnementales permet de substituer à la dictature de la croissance la satisfaction des besoins sociaux dans le respect du patrimoine naturel et de la cohésion sociale » (Dominique Méda)
Quelles productions doivent diminuer, voire disparaître, et lesquelles s’agit-il de maintenir ? D’où l’importance capitale de l’implication de la population dans les choix. De ce point de vue, on n’est nulle part en Europe. Quant à la Belgique, n’en parlons pas, victime de l’entêtement de nos américanolâtres. !
La réduction du temps de travail s’inscrit dans l’histoire contemporaine comme l’un des plus grands progrès de l’humanité. Emblématique des luttes ouvrières, la reconquête politique et syndicale du temps libre s’est avérée viable et réaliste.
Aujourd’hui, la FGTB devrait défendre une nouvelle réduction du temps de travail en priorité.
Les libéraux de mèche avec le patronat organisent une réduction du temps de travail en réclamant toujours plus de souplesse, en particulier pour imposer le travail à temps partiel ou pour licencier les plus âgés. Ces gens bottent en touche, comme si leur réduction rejoignait une réduction massive et contrôlée du temps de travail.
La question du partage du travail revient en force pour surmonter la récession liée à la crise sanitaire, puis économique. Sommes-nous prêts à travailler, à produire et à consommer moins pour vivre plus équitablement ensemble ?
De tous côtés, la rengaine libérale du temps long au travail se diffuse dans leurs gazettes.
Ils nous verraient bien à soixante heures semaine !

9 août 2022
EN MARGE ?

D’une façon ou d’une autre, on n’y échappe pas. On se fait prendre par le courant du long fleuve de la vie avec les autres. Comment faire autrement ? De mémoire d’homme, c’est ce que fait pratiquement tout le monde. Nous sommes éduqués, instruits par des gens qui y étaient entrés avant nous. Ils ne s’en sont pas sortis, nageurs émérites ou débutants maladroits, pourquoi voulez-vous que ceux qu’ils instruisent et éduquent s’en sortent ?
Par chance ou malchance, certains échappent au flux impéueux, contrariés ou satisfaits qu’un courant contraire les ait plaqués de force contre la rive d’où ils venaient ou transportés sur une rive inconnue.
Ils entrent sans le savoir dans l’à-peu-près d’une sorte d’originalité.
Ce n’est pas simple de porter en soi la contradiction, de reprendre le mode vie de la multitude de façon critique et de n’être pas d’accord avec le répertoire classique d’une pensée collective unique. Ils ne le font pas exprès, c’est comme un besoin de ne pas pouvoir retenir sa langue, de prendre par un geste ou une attitude, une positon irritante pour une majorité. Les gens n’aiment pas être contredits, même s’ils se disent ouverts et prêts à entendre des propos avec lesquels ils ne sont pas d’accord. Sans le dire, ils sont contrariés à la moindre controverse . Comment peut-on ne pas être d’accord par rapport à des millions de gens ? Il y a là quelque chose qui dépasse la multitude. Les marginaux sont potentiellement hostiles, puisqu’ils parlent un langage inconnu parce qu’étrange, avec les mêmes mots qu’on apprend à l’école et qui se prononcent de la même manière partout, mais qui reste incompréhensibles ! Les gens réservent leur indulgence à ceux qui bégaient ou zozotent, pas à ceux qui raisonnent de façon personnelle et donc non conventionnelle.
Ils ne disent pas combien le contradicteur les irrite, parce qu’ils s’imaginent que faisant preuve eux-mêmes, croient-ils, d’originalité, un béotien n’est pas capable de saisir l’esprit de leur conversation ou ils disent rarement « je ne vous comprends pas » tandis que leur pensée vagabonde sur des choses qui rassurent.
C’est mal vu, d’autant que parmi ceux qui ont été entraîné par le flux massif, il en est qui on fait une mode de la marginalité, alors qu’ils sont par ailleurs les archétypes de la société classique. Ils en ont épousé toutes les normes, sauf celles de se vêtir ou de se faire couper les cheveux.
Cette apparence sert de présentoir afin que de toute part on puisse voir la marginalité sous son aspect le plus hideux ou le plus commercial, la laideur peut être une beauté futuriste. Les faux marginaux s’y entendent comme personne pour faire croire à ceux qui les ont en horreur, qu’ils sont authentiques, même si ce qu’ils ne diront pas coïncide parfaitement avec la pensée moutonnière qui lentement descend à la toile de l’eau, vers la mer où elle se noie.
Attention ! les vrais marginaux le sont rarement jusqu’au bout. Comme ils ne savent pas qu’ils le sont, ils finissent par rejoindre le flux par petite étape, sans le faire exprès, à l’occasion d’une maladie ou d’un décès.

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Quand ils sont malades, les proches s’apitoient sur leur sort. Comment ne pas leur répondre courtoisement ? Les rassurer et dire qu’on va de mieux en mieux et que la guérison est une affaire de jours, les voilà rentrés dans les normes. Mais les marginaux savent que cet apitoiement est une forme d’intérêt éphémère et que proche ou pas, tout le monde retourne à ses petites affaires dans la minute qui suit l’apitoiement, au point qu’au bout d’un certain temps, on a tout oublié de la maladie de Chose (on a même oublié son nom !) et on revient dire au malade exactement la même chose sur l’étape qu’il lui reste à franchir pour retrouver la santé.
L’attitude du flux général est différente lorsque le malade affiche l’incurabilité de sa maladie. Alors, l’intérêt redouble, on a devant soi quelqu’un qui ne s’en sortira pas. C’est un spectacle, un futur mort en représentation. On le dévisage avec minutie. On se met à compter les jours. Avec cette rémission qui parfois recule les échéances, dans certains cas on dit en aparté « pour quelqu’un qui ne devait pas passer l’hiver » et on s’irrite d’avoir tant de temps à l’avance prévu les obsèques, ce qui gâche parfois l’intérêt d’y aller. C’est un objet de curiosité qui rassure les vivants qui aiment que l’on passe avant eux de l’autre côté.
Mais ce qui irrite le plus la Panurgie, c’est la bonne santé du marginal, souvent inactif comme l’entendent les gens. On enrage qu’il ne fasse rien. Ce rien évidemment, c’est le boulot que l’on fait soi-même. C’est le seul parasite que l’on reconnaisse comme tel, parce qu’il touche tout le monde de près et qu’on le voit évoluer dans le quartier aux alentours, comme s’il était permis d’exister à ne rien faire quand tout s’active.
C’est un des traits caractéristiques des insectes infiniment petits par rapport aux humains. Que peut donc voir une fourmi d’un mur de vingt mètres de haut, sinon la première brique posée au niveau zéro ? Les lingots qui tapissent le haut de l’édifice passent inaperçus. On ne comptabilise pas les heures d’inactivité des heureux propriétaires comme du parasitisme plus honteux encore.
On se construit tout un cinéma sur le marginal l’œuvre destructrice qu’il poursuit et combien sa présence est un élément de désordre et de négation sociale.
On a tort. On n’imagine pas l’heureux chambardement que cela serait si nous étions tous des marginaux !